Savoir écouter pour mieux décider : l’art de gérer son entourage

Dans beaucoup de parcours africains, la carrière et l’entreprise ne se construisent pas dans un vide. Elles se construisent au milieu d’une famille, d’un couple, d’amis, de “grands frères”, de “grandes sœurs”, d’aînés respectés, de communautés qui conseillent, protègent, orientent… et parfois étouffent. L’entourage peut être une force. Il peut aussi devenir un brouillard.

Parce qu’un conseil n’est pas toujours un soutien. Un avis n’est pas toujours une vision. Et l’amour, parfois, parle avec la voix de la peur.

Le leadership, surtout quand on grandit dans des cultures où la décision se discute collectivement, demande une compétence rare : savoir écouter sans se laisser diriger. Trier ce qui est utile, filtrer ce qui est émotionnel, garder la responsabilité finale. C’est un art. Et c’est souvent ce qui distingue une leader stable d’une leader ballottée.

Pourquoi l’entourage a autant de pouvoir sur nos décisions

Dans nos contextes, la proximité est forte. Les liens sont denses. La réussite d’une personne devient vite l’affaire de tous. Et cela crée trois dynamiques puissantes.

La première, c’est la projection. Les proches projettent leur histoire sur la vôtre. Un parent qui a souffert de l’instabilité vous poussera vers la sécurité. Un conjoint qui a vécu une trahison vous poussera vers la prudence. Un ami qui a raté une opportunité vous poussera vers la peur du risque.

La deuxième, c’est la réputation. Dans beaucoup de milieux, on ne prend pas seulement une décision pour soi. On la prend aussi en pensant à ce que “les gens vont dire”. Votre entourage peut donc vous conseiller pour protéger votre image sociale, pas votre stratégie.

La troisième, c’est l’affect. Un proche veut votre bien, mais il veut aussi votre présence, votre disponibilité, votre stabilité émotionnelle. Certains conseils sont donc moins un jugement sur votre projet qu’une demande implicite : “ne change pas trop”.

Comprendre cela, c’est déjà reprendre du pouvoir.

Le point clé : un bon conseil dépend toujours du cadre

Un conseil peut être excellent dans un cadre et catastrophique dans un autre.

Un conjoint peut donner un conseil pertinent sur l’équilibre familial, mais peu utile sur une stratégie de pricing B2B. Un ami peut vous soutenir moralement, mais vous induire en erreur sur des chiffres. Un aîné peut vous guider sur la réputation, mais être déconnecté des réalités digitales.

La maturité de leader consiste à poser une question avant d’écouter : dans quel domaine cette personne est-elle compétente pour me conseiller ?

On ne rejette pas les proches. On met leurs avis à leur place.

Les trois types de conseils à distinguer immédiatement

Dans la vie réelle, l’entourage vous donne généralement trois catégories de conseils.

Les conseils de protection. Ils viennent de l’amour et de la peur. Ils visent à éviter le risque, éviter la honte, éviter la perte. Ils sont utiles pour mesurer les dangers, mais dangereux si vous les laissez décider à votre place.

Les conseils de projection. Ils viennent des regrets ou des rêves de l’autre. “À ta place, j’aurais fait…” Ce conseil parle souvent plus de leur histoire que de la vôtre. Il peut éclairer, mais il ne doit pas conduire.

Les conseils d’expertise. Ils viennent de quelqu’un qui connaît le domaine, ou qui a déjà vécu une situation similaire avec succès et méthode. Ceux-là méritent d’être écoutés plus profondément, surtout s’ils s’appuient sur des faits.

Une leader gagne en clarté quand elle sait identifier le type de conseil dès les premières phrases.

La méthode simple pour trier sans se fâcher

Dans des cultures où l’écoute est un respect, contredire un proche peut être mal vécu. La solution n’est pas de devenir froide. La solution est de structurer la discussion.

Commencez par remercier, puis demandez des détails concrets. “Merci, tu penses ça à cause de quoi ?” “Tu as vu un exemple ?” “Quel risque tu vois précisément ?” “Quelle alternative tu proposes ?”

Les conseils faibles s’effondrent quand on demande de la précision. Les conseils solides deviennent plus utiles quand on les clarifie.

Ensuite, traduisez l’avis en hypothèse. “Ok, donc tu penses que si je fais X, il y a un risque Y.” Cette reformulation vous permet de traiter le conseil comme une information à vérifier, pas comme une directive à obéir.

Enfin, concluez avec un cadre. “Je prends note, je vais analyser ça, et je te reviens.” Cela vous laisse l’espace de décider sans débat immédiat.

Le piège du conjoint : confondre soutien émotionnel et stratégie

Le conseil du conjoint est souvent le plus influent, parce qu’il touche la vie quotidienne. Mais il peut aussi être le plus biaisé.

Un conjoint veut la stabilité du couple, la paix du foyer, la prévisibilité. Or, une phase de croissance ou de transition demande souvent plus de temps, plus de stress, plus de risque. Cela ne signifie pas que le conjoint est “contre vous”. Cela signifie qu’il protège l’équilibre du système familial.

La leader doit donc faire une chose importante : séparer les conversations. Une conversation sur la stratégie business et une conversation sur l’organisation familiale. Beaucoup de conflits naissent quand on mélange les deux.

Le bon compromis n’est pas toujours “abandonner le projet”. Il est souvent “changer l’organisation” : horaires, répartition des tâches, budget, plan de transition, période d’essai, objectifs mensuels.

Le piège des amis : applaudir ou décourager sans responsabilité

Les amis peuvent être un carburant incroyable. Ils peuvent aussi être du bruit.

Certains amis encouragent tout, sans comprendre les contraintes. C’est agréable, mais peu utile. D’autres découragent tout, parce qu’ils n’osent pas eux-mêmes. Et certains donnent des conseils très assurés… sans jamais porter les conséquences de votre décision.

La règle de leader est simple : écouter ceux qui ont de la méthode, pas seulement une opinion.

Une opinion forte n’est pas une compétence. Et une confiance bruyante n’est pas une stratégie.

Construire son “conseil d’administration personnel”

Les leaders solides ne demandent pas des avis à tout le monde. Elles construisent un cercle.

Un cercle de vérité, composé de quelques personnes qui remplissent des rôles différents. Une personne qui vous connaît émotionnellement et vous ramène à votre équilibre. Une personne qui comprend votre secteur et challenge votre stratégie. Une personne qui comprend la finance et vous aide à sécuriser le risque. Une personne qui vous ouvre un réseau. Et parfois, une personne qui ne vous aime pas spécialement mais qui est honnête et rigoureuse.

Ce cercle doit être choisi, pas subi. Et surtout, il doit être limité. Trop d’avis tue la décision.

L’autorité finale : écouter beaucoup, décider seule

Le leadership commence là où l’on accepte une vérité adulte : votre vie vous appartient, donc vos décisions aussi.

Écouter, c’est intelligent. Mais déléguer sa décision à la peur des autres, c’est dangereux. Parce que si vous réussissez, ils diront “on a toujours su”. Et si vous échouez, ils diront “on t’avait dit”. Dans les deux cas, vous perdez votre responsabilité intérieure.

La maturité est de dire, calmement : “Merci. J’ai entendu. Je décide.”

L’entourage doit éclairer, pas conduire

Une leader africaine n’a pas à choisir entre respect et indépendance. Elle peut faire les deux.

Elle peut honorer ses proches, écouter leurs préoccupations, protéger la relation. Mais elle doit aussi protéger sa vision, sa trajectoire, sa capacité à choisir. Parce qu’à la fin, votre entreprise, votre carrière et votre destin ne seront pas vécus par ceux qui vous conseillent. Ils seront vécus par vous.

Savoir écouter pour mieux décider, c’est donc apprendre à gérer son entourage comme on gère une entreprise : avec respect, mais avec une stratégie.

Christian Bardot

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