Femmes dans la Tech africaine : en finir avec les stéréotypes dans les départements IT

La scène est banale, presque invisible, parce qu’elle ressemble à “la norme” dans trop de réunions IT. Une femme présente une stratégie réseau claire, structurée, pragmatique, pensée pour la réalité du terrain. Elle parle de redondance, de latence, de sécurité, de coûts de data, de compatibilité avec les équipements existants. La salle écoute… puis passe à autre chose. Quelques minutes plus tard, la même idée revient, reformulée par quelqu’un d’autre, et devient soudain “la bonne direction”.

Ce moment n’est pas qu’un détail d’ego. En Afrique, où les infrastructures numériques subissent déjà des contraintes fortes, ignorer l’expertise technique est un luxe que peu d’entreprises peuvent se permettre. Et quand ce réflexe touche plus souvent les femmes que les hommes, il ne produit pas seulement de l’injustice. Il produit de la sous-performance.

Le malentendu le plus coûteux : croire que la technique est “un territoire masculin”

Dans beaucoup de départements IT, les stéréotypes sont rarement affichés. Ils sont intégrés dans la répartition implicite des rôles. On confie plus facilement à un homme l’architecture, le réseau, la cybersécurité, l’infrastructure cloud. On attend plus volontiers d’une femme qu’elle gère la coordination, la documentation, le support, la conduite du changement. Le problème n’est pas que ces tâches seraient “moins nobles”. Le problème, c’est l’assignation.

Quand l’expertise technique d’une femme est systématiquement filtrée, minimisée ou “traduite” par d’autres, elle finit par devenir invisible. Et l’entreprise perd une chose essentielle : la diversité des diagnostics techniques, donc la qualité des décisions.

En Afrique, l’infrastructure n’est pas un décor : c’est le produit

Le numérique africain n’évolue pas dans des conditions idéales. La qualité du réseau varie, les coûts de connexion pèsent, la stabilité de l’électricité n’est pas constante, les équipements sont hétérogènes, et le dernier kilomètre est souvent plus compliqué que le pitch deck.

Dans ce contexte, la stratégie réseau n’est pas un sujet “back-office”. Elle décide du niveau de service, du coût d’exploitation, du risque cyber, de la capacité à scaler.

Le paradoxe, c’est que l’écosystème parle beaucoup de transformation digitale, mais investit encore trop peu dans la reconnaissance des compétences qui la rendent possible, notamment celles des femmes qui font le travail d’ingénierie, de maintien, de sécurisation, de déploiement.

Ce que disent les chiffres : l’accès et la formation restent des filtres

Le stéréotype se nourrit d’un pipeline qui fuit. Globalement, l’UNESCO rappelle qu’environ un tiers des chercheurs dans le monde sont des femmes, signe d’une sous-représentation persistante dans les carrières scientifiques et techniques.

Côté usage, la fracture numérique a aussi un genre. Le rapport GSMA Mobile Gender Gap 2024 note qu’en Afrique subsaharienne, l’écart d’usage de l’internet mobile s’est réduit en 2023, mais reste important, avec des barrières comme l’accessibilité et l’abordabilité. Dans le concret, le coût de la data peut devenir un frein direct à l’activité, y compris pour les femmes entrepreneures, comme l’a documenté la Cherie Blair Foundation via un article de presse qui souligne qu’une part significative de femmes ne dispose pas d’un accès internet régulier malgré la possession d’un smartphone.

Traduction terrain : moins d’accès stable, moins de pratique, moins de projets, moins d’occasions de démontrer, donc plus de stéréotypes.

La “stratégie réseau ignorée” : un symptôme, pas un accident

Quand une femme tech est ignorée en réunion, il ne s’agit pas seulement d’un manque d’écoute. Cela révèle souvent une hiérarchie implicite du crédit.

Le crédit technique, dans certains départements, se donne à ceux qui “incarnent” l’image de l’ingénieur dans l’imaginaire collectif. Et ce biais est renforcé quand la culture d’entreprise confond assurance et compétence, volume de voix et qualité d’architecture, rapidité de réponse et profondeur de diagnostic.

Or, en IT, la performance n’est pas dans le bruit. Elle est dans la stabilité.

Comment casser les stéréotypes dans les départements IT, sans théâtre RH

Un management inclusif en IT ne se résume pas à des slogans. Il se construit par des règles simples, répétables, qui protègent l’expertise, quelle que soit la personne qui la porte.

Quand une décision technique est prise, l’entreprise gagne à exiger une trace écrite claire, avec l’auteur, le rationnel, les risques, et les hypothèses. Ce mécanisme réduit naturellement le vol d’idées et remet le crédit au bon endroit.

Quand une équipe fonctionne en mode production, la rotation des responsabilités visibles est un levier puissant. Faire tourner l’astreinte, les présentations d’architecture, les revues d’incidents, les rapports de post-mortem, permet de rendre les compétences observables, pas supposées.

Quand une femme propose une stratégie réseau, l’arbitrage ne devrait pas dépendre de “qui parle le mieux”, mais de critères techniques explicites : coût total, résilience, sécurité, maintenance, compatibilité terrain. Plus les critères sont formalisés, moins les stéréotypes ont de place.

Pourquoi les entreprises ont tout intérêt à reconnaître l’expertise technique des femmes

L’inclusion technique n’est pas un sujet d’image. C’est une stratégie d’efficacité.

Une IT qui écoute toutes ses compétences réduit les incidents, accélère la résolution, améliore la qualité de service, stabilise les systèmes, et limite les risques cyber. À l’inverse, une IT qui filtre la parole par le genre se prive d’informations critiques et augmente ses coûts invisibles.

Même l’écosystème de financement tech montre que la question de la place des femmes reste un enjeu structurel : le rapport Partech 2024 souligne que les startups “female-founded” ne représentent qu’une part limitée des montants levés, malgré une part non négligeable des deals, signe d’un écart persistant de confiance et de tickets. Cette logique de “ticket plus petit” existe aussi en interne : moins de crédit, moins d’accès aux sujets cœur, donc moins de trajectoires vers les rôles techniques senior.

Le futur du numérique africain ne peut pas se permettre de gaspiller des ingénieures

Le vrai enjeu n’est pas de “mettre en avant” des femmes dans la tech africaine comme une vitrine. L’enjeu est de normaliser leur expertise technique, au même niveau d’exigence, de respect et de crédibilité que celle des hommes.

Une stratégie réseau ignorée aujourd’hui peut coûter demain une panne, une faille, un surcoût, une perte client. À l’échelle du continent, où chaque amélioration d’infrastructure numérique compte, le gaspillage de talent est une erreur économique.

Christian Bardot

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