Dans un quartier populaire de Douala, capitale économique du Cameroun, Anne exerce la coiffure depuis une dizaine d’années. Elle n’a pas de salon climatisé ni d’enseigne lumineuse. Son espace de travail, c’est sa cour, parfois le salon d’une cliente, toujours avec les moyens du bord. Comme près d’un jeune actif sur deux à Douala, Anne travaille dans l’informel. Ici, on appelle cela « se débrouiller ».
Mais derrière ce mot banal se cache une réalité exigeante, faite de longues journées, de responsabilités silencieuses et d’une dignité rarement racontée.
Des journées qui commencent avant l’aube
Chez Anne, la journée commence bien avant que le quartier ne s’anime. Dès cinq heures du matin, elle est déjà debout. Avant même de toucher à ses peignes, elle s’occupe de la maison, prépare les enfants pour l’école, remet de l’ordre dans la cour. Vers sept heures, elle installe son espace de coiffure sous l’auvent, nettoie ses outils, place une chaise, sort son miroir.
Souvent, les premières clientes sont déjà là. Des mamans du quartier qui profitent de la fraîcheur du matin avant la chaleur et le tumulte de la ville. Les tresses s’enchaînent, les nattes collées aussi, parfois un brushing quand l’électricité est au rendez-vous. Entre deux clientes, Anne court au marché acheter du fil ou du gel quand les stocks s’épuisent. Les pauses sont rares. À midi, manger devient un luxe pris sur le pouce.
La journée s’étire jusqu’au soir. Certaines clientes arrivent après le travail, parfois tard. Il n’est pas rare qu’Anne termine à 21h, voire plus. Une fois la dernière coiffure achevée, il faut encore ranger, balayer les cheveux tombés au sol, préparer le lendemain. À 22h, elle peut enfin souffler. Épuisée, mais fière. Parce qu’une cliente repart satisfaite, et que ce sourire-là vaut parfois plus qu’une nuit de repos.
L’envers du décor, invisible mais épuisant
Ce que les clientes ne voient pas, c’est la fatigue accumulée. Les heures passées debout ou assise dans la même position, les bras levés, les doigts crispés. Le soir, Anne ressent les douleurs dans le dos, les épaules lourdes, les mains engourdies.
Il y a aussi tout le travail caché. Préparer les mèches, laver et désinfecter les peignes, nettoyer les serviettes, démêler des cheveux parfois très emmêlés pendant de longues minutes avant même de commencer à coiffer. La cliente ne voit que le résultat final.
À cela s’ajoute l’irrégularité. Certains jours sont pleins, d’autres totalement vides. Cette incertitude pèse lourd. Elle oblige à calculer, à s’inquiéter, à faire durer chaque franc. Anne le dit sans détour : le plus difficile, c’est de tout gérer seule. Être à la fois coiffeuse, gestionnaire, accueil, parfois même confidente. Sourire malgré la fatigue, tenir malgré l’angoisse.
Composer avec les caractères, sans perdre sa dignité
Dans ce métier, Anne a tout vu. Des clientes respectueuses, reconnaissantes, mais aussi d’autres qui regardent de haut parce qu’elle travaille à domicile et non dans un salon chic. Face aux clientes compliquées, sa règle est simple : patience et respect.
Quand une cliente change d’avis sans cesse ou critique chaque détail, Anne respire, garde son calme et cherche une solution. Même quand l’irrespect pique, elle évite l’escalade. Elle sait qu’élever la voix ne mène à rien. Parfois, elle pose des limites fermes mais polies. Rarement, en dernier recours, elle a déjà refusé de continuer une coiffure face à un manque total de respect.
Avec les années, elle a appris à ne plus prendre les sautes d’humeur personnellement. Derrière l’agressivité, il y a souvent une fatigue, une frustration, une histoire. Gérer les gens fait partie intégrante du métier.
Travailler quand les autres pensent qu’elle se repose
Aux yeux du quartier, Anne a parfois l’air inactive quand aucune cliente n’est assise sur la chaise. En réalité, ces moments sont loin d’être du repos. Entre midi et l’après-midi, elle prépare les mèches, nettoie l’espace, court acheter des produits en gros.
Le soir, quand les autres se détendent, Anne coiffe encore. À l’approche des fêtes, des mariages, les journées deviennent interminables. Elle se souvient d’une veille de Noël passée à tresser jusqu’à une heure du matin pendant que la ville faisait la fête. Même le dimanche n’est pas toujours un jour de repos.
Les moments dits « libres » sont remplis de tâches invisibles : répondre aux messages, gérer les commandes, regarder des tutoriels pour apprendre de nouvelles techniques. Même quand la cour est vide, le travail continue.
Défendre le prix de son travail sans se brader
Dans le quartier, la négociation est presque automatique. Beaucoup estiment qu’une coiffeuse à domicile devrait coûter moins cher. Anne comprend, mais elle explique. Elle détaille le coût des produits, le temps passé, l’effort fourni. Elle rappelle que le prix ne concerne pas seulement les mèches, mais le savoir-faire.
Avec l’expérience, elle a appris à ne plus brader son travail par peur de perdre des clientes. Elle peut proposer des alternatives ou des arrangements quand la situation l’exige, mais sans se dévaloriser. Elle assume désormais la valeur de ce qu’elle fait. Et souvent, celles qui partent à cause du prix finissent par revenir.
Ce que la coiffure lui a appris sur les humains
À force de coiffer, Anne est devenue une grande écoute. Les clientes parlent, se confient, racontent leurs vies. Elle a appris que derrière chaque sourire se cache parfois une lutte silencieuse. Que l’apparence ne dit rien de la valeur d’une personne.
Elle a vu le mépris comme elle a connu la générosité. Des femmes modestes pleines de respect, des femmes élégantes parfois condescendantes. Elle a aussi appris que le travail bien fait finit par être reconnu. Un petit cadeau, un merci sincère, un geste inattendu peuvent effacer bien des fatigues.
Ce métier l’a rendue plus humaine, plus patiente, plus humble. Chaque cliente lui a appris quelque chose sur la complexité et la beauté des relations humaines.
Un message aux femmes qui hésitent
À celles qui doutent, Anne répond sans hésiter : foncez. Il n’y a pas de sot métier. Travailler de ses mains pour vivre honnêtement est une fierté, pas une honte.
La coiffure lui a permis de payer son loyer, d’élever ses enfants, de gagner son indépendance. Le chemin est long, parfois ingrat, mais il existe. Aujourd’hui coiffeuse à domicile, demain peut-être propriétaire d’un salon, formatrice pour d’autres jeunes filles.
Son message est clair : la débrouillardise n’est pas une faiblesse. C’est une force silencieuse qui fait tenir le pays. Il faut lever la tête, croire en son savoir-faire, travailler avec cœur et détermination. Le respect vient avec le temps et la persévérance.
Christian Bardot
