Marché de Youpwé : ces femmes qui bravent la mer pour nourrir leurs familles

À Youpwe, quartier côtier de Douala, la journée commence avant le lever du soleil. L’air est chargé d’odeur de bois brûlé et de poisson fumé. Sous des abris de fortune, au bord de l’eau, des dizaines de femmes s’activent.

Elles ne font pas que vendre du poisson.
Elles transforment, négocient, transportent, empruntent, remboursent, affrontent la mer.
Elles tiennent debout un pan entier de l’économie locale.

Patrice : 30 ans derrière les fours à bois

Patrice a 48 ans. Cela fait plus de 30 ans qu’elle fume du poisson.

« Ma mère faisait déjà ce travail. Quand la vie est devenue difficile, j’ai rejoint le groupe. »

À Youpwe, elles sont organisées en collectif. Elles achètent le poisson frais venu des campements de pêche et le transforment : bars, machoirons, mulets, brochets, carpes, morue. Tout ce que la mer et les rivières offrent passe entre leurs mains.

Mais le métier est fragile.

« Quand le poisson devient rare, il coûte cher. Les clients se font rares. On est parfois obligées de prendre à crédit chez les pêcheurs. Ensuite, il faut jongler pour rembourser. »

Microfinance, dettes, pression des fournisseurs dès l’aube… le quotidien est une équation permanente.

Malgré tout, Patrice ne lâche pas.

« Si je ne suis pas ici, je vais faire quoi ? Rester à la maison ? Non. Je préfère travailler dignement. »

24 femmes, 35 ans d’expérience : la force du collectif

La présidente des transformatrices cumule plus de 35 ans dans le métier. Autour d’elle, 24 femmes spécialisées dans la transformation des produits halieutiques.

Elles achètent le poisson au bord de la mer. Le transport est difficile. Les charges sont lourdes. Les marges sont faibles.

« Parfois nous n’avons même pas de dettes, mais nous devons emprunter pour continuer. »

Contrairement aux idées reçues, leur demande n’est pas uniquement financière.

« Nous demandons surtout aux gens de venir acheter nos produits. Nos poissons sont frais, fumés au bois de manguier, à des prix abordables. »

Leur survie dépend d’abord de la consommation locale.

Les marayeuses : celles qui bravent la mer

Certaines femmes ne se contentent pas de transformer ou vendre. Elles traversent l’eau.

Les marayeuses.

Depuis près de 20 ans, l’une d’elles prend la pirogue pour rejoindre les îles, s’approvisionner dans les campements de pêche, charger les cartons, revenir par la mer.

« Nous affrontons les vagues, le vent, les courants forts. Parfois les pirogues chavirent. C’est Dieu qui nous amène et qui nous ramène. »

Le risque fait partie du métier.

Mais derrière chaque traversée, il y a une raison simple :

« Ce travail me permet de payer le loyer, d’envoyer mes enfants à l’école, de me soigner. Je préfère être ici que rester sans rien faire. »

Revendre pour survivre

Maman C., 17 ans d’expérience, ne fume pas le poisson. Elle l’achète en lots dans les campements, souvent auprès de pêcheurs nigérians, ghanéens ou béninois.

« J’achète par exemple 10 poissons pour 1 000 francs. Ensuite je reviens revendre ici. Selon la taille, je fais un petit bénéfice. »

Ngolo, bounga… chaque variété a son prix, sa clientèle, sa marge.

Mais le commerce reste incertain.

« Le commerce, c’est comme la loterie. Parfois on gagne, parfois on perd. Mais je suis mère d’enfants. Je dois subvenir à leurs besoins. »

Une économie féminine invisible mais essentielle

À Youpwe, ces femmes ne se définissent pas comme des entrepreneures. Pourtant, elles le sont.

Elles gèrent des stocks, des dettes, des marges.
Elles négocient des crédits.
Elles organisent des chaînes d’approvisionnement.
Elles prennent des risques logistiques et climatiques.

Elles font vivre des familles entières grâce à une activité que beaucoup considèrent comme informelle.

Leur mot d’ordre revient souvent :

Persévérance.
Gestion.
Foi.

« Dans la vie, si tu veux réussir, pose-toi la question : est-ce que je peux ? Si tu crois que tu peux, alors fais-le. »

À Youpwe, les femmes du poisson fumé ne demandent pas la pitié.
Elles demandent du respect.
Et des clients.

Christian Bardot

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