Gaëlle Wondje, ou quand la création féminine devient colonne vertébrale

À travers ses prises de parole, ses textes et son engagement artistique, Gaëlle Wondje défend une vision claire : la culture africaine ne fait pas de place aux femmes par concession, elle existe grâce à elles. Chanteuse, autrice-compositrice et figure du jazz camerounais, elle incarne une génération de femmes qui refusent l’invisibilisation et revendiquent une reconnaissance pleine, structurelle et durable.

La femme, actrice fondatrice de la culture

Dans les récits traditionnels, la transmission orale, les chants rituels et les pratiques sociales, la femme a toujours occupé une place centrale. Elle est celle qui transmet, qui raconte, qui relie les générations. Pourtant, cette présence évidente n’a pas toujours trouvé son équivalent dans les espaces de reconnaissance institutionnelle. Gaëlle Wondje le rappelle souvent : la culture africaine s’est construite avec les femmes, mais leur rôle est encore trop rarement reconnu à sa juste valeur.

Une reconnaissance freinée par des mécanismes invisibles

Si les femmes sont nombreuses sur les scènes culturelles, elles restent minoritaires dans les lieux de décision. L’accès aux financements, aux programmations et aux postes stratégiques demeure inégal. Les femmes doivent souvent prouver davantage leur légitimité, leur capacité à durer et à structurer des projets ambitieux. Dans la musique, cette exigence prend parfois la forme d’une réduction à l’image, au détriment du travail artistique et intellectuel.

Le poids persistant des stéréotypes

Dans le jazz et plus largement dans l’industrie musicale, les stéréotypes restent tenaces. La maîtrise technique est plus facilement accordée aux hommes, tandis que les femmes sont encore trop souvent cantonnées au rôle d’interprètes. Pourtant, elles composent, écrivent, arrangent, produisent et dirigent. Ce décalage entre réalité et perception continue de freiner leur accès à une reconnaissance équitable.

Des violences silencieuses mais structurantes

Les femmes évoluant dans le secteur culturel font face à des violences souvent invisibles. Pressions liées à l’apparence, négociations déséquilibrées, sous-rémunération, harcèlement ou invitations ambiguës constituent un environnement fragilisant. À cela s’ajoute une précarité économique plus marquée, qui affecte la longévité des carrières féminines et limite leur capacité à se projeter dans le temps.

Normes sociales et injonctions contradictoires

En Afrique centrale, les normes sociales pèsent lourdement sur les trajectoires féminines. La femme “respectable” est attendue discrète, peu mobile et peu exposée. Or la culture exige visibilité, déplacements, réseaux et scènes. Cette contradiction crée une tension permanente entre attentes sociales et exigences professionnelles, rendant le parcours culturel féminin plus complexe et plus coûteux.

La transmission comme acte de pouvoir

Pour Gaëlle Wondje, transmettre n’est pas seulement un geste pédagogique, c’est un acte politique. La culture est un espace de pouvoir symbolique. Lorsque les femmes sont absentes des archives, des programmations et des récits officiels, elles deviennent invisibles dans la mémoire collective. Former, documenter et transmettre, c’est offrir aux jeunes filles des figures auxquelles s’identifier et des trajectoires possibles.

Où sont les femmes qui décident

Si les femmes artistes gagnent progressivement en visibilité, les femmes à la tête des institutions culturelles restent rares. L’accès aux réseaux d’influence, aux financements et aux postes de direction demeure limité. La charge mentale et sociale renforce ces inégalités, rendant l’exercice du leadership culturel particulièrement exigeant pour les femmes.

L’enjeu central : l’accès à la décision

Le véritable levier de transformation réside dans l’accès aux budgets et aux instances de décision. Tant que les femmes ne participeront pas pleinement aux choix stratégiques, les déséquilibres persisteront. Il ne s’agit pas seulement de programmer des femmes, mais de permettre à des femmes de programmer, financer et orienter la culture.

Vers une culture plus juste et inclusive

Une culture équitable passe par des objectifs clairs, des budgets transparents, des contrats justes et des mécanismes de protection contre les abus. Elle implique également des dispositifs de formation, de résidence et de soutien spécifiquement pensés pour accompagner les femmes dans les métiers de direction culturelle et de production.

Une vision assumée de la création féminine

À travers ses mots et son parcours, Gaëlle Wondje affirme une certitude : la femme n’a pas à conquérir une place dans la culture, elle y est déjà. Ce qui reste à faire, c’est d’aligner les moyens, le respect et la reconnaissance sur cette réalité.

Christian Bardot

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