Apparence et rigueur : un préjugé culturel à déconstruire

Un matin, dans un open space à Douala, Abidjan ou Dakar, la scène est presque automatique. Une collègue arrive parfaitement coiffée, tenue impeccable, parfum discret, posture assurée. Avant même qu’elle ouvre son ordinateur, l’entreprise lui colle une étiquette silencieuse : “elle est carrée”. À l’inverse, une autre arrive plus simplement, parfois pressée, parfois sans “codes” visibles. On lui prête moins de maîtrise, moins de méthode, moins de sérieux.

Ce réflexe est ancien, culturel, et parfois inconscient. Dans beaucoup de sociétés africaines, l’apparence est un langage social de respect. On se présente bien pour honorer une rencontre, une autorité, un contexte. Le problème commence quand ce langage déborde sur le jugement professionnel. Quand la tenue devient un raccourci de compétence. Quand la rigueur est évaluée au miroir plutôt qu’au livrable.

La question n’est pas de nier l’importance de se présenter correctement. La question est de comprendre pourquoi l’on associe si vite tenue soignée et performance, et surtout comment faire évoluer cette lecture sans perdre le respect des codes.

Pourquoi l’apparence est devenue un “indice de sérieux” en Afrique

Dans de nombreux environnements africains, l’apparence a longtemps servi de preuve de discipline. On vous apprend très tôt que “bien se tenir” et “bien se présenter” disent quelque chose de votre éducation, de votre respectabilité, de votre capacité à représenter un groupe, une famille, une institution.

Ce code a une logique : dans des contextes où tout n’est pas standardisé, où le relationnel compte, où la réputation circule vite, les signaux visibles rassurent. Une personne soignée est perçue comme quelqu’un qui maîtrise son image, donc qui maîtrise aussi son comportement.

Mais ce glissement devient problématique quand l’entreprise confond “respect du cadre social” et “maîtrise du travail”. Car la rigueur professionnelle ne se voit pas toujours sur une chemise bien repassée. Elle se voit sur un dossier qui tient debout.

Le raccourci mental : quand le cerveau préfère la forme au fond

Le biais est simple et universel : lorsqu’on a peu d’informations sur quelqu’un, on utilise ce qu’on voit. La tenue devient alors une preuve de substitution. C’est plus rapide que de vérifier un reporting, de mesurer une performance, de comprendre un processus.

Dans une réunion, il est plus facile d’être impressionné par une présentation soignée que par une compétence silencieuse. Dans une organisation, il est plus facile d’attribuer “la rigueur” à une personne qui maîtrise les codes visibles qu’à une personne qui maîtrise l’exécution, souvent dans l’ombre.

Ce biais est encore plus fort quand l’entreprise vit sous pression. Quand les urgences s’enchaînent, quand les managers n’ont pas le temps d’évaluer en profondeur, ils se raccrochent aux signaux rapides. L’apparence devient un tri, parfois injuste, souvent paresseux.

Le coût caché : quand la “tenue” remplace la preuve

Associer automatiquement tenue soignée et bonne gestion crée trois dégâts.

Le premier, c’est l’erreur de jugement. On surévalue des profils très “présentables” mais peu structurés, et on sous-évalue des profils sobres mais extrêmement performants. L’entreprise se trompe de repères.

Le deuxième, c’est la démotivation. Les collaborateurs comprennent vite quand l’image compte plus que le fond. Ils investissent alors dans la perception plutôt que dans la qualité. Cela fabrique une culture où l’on apprend à paraître efficace au lieu d’être efficace.

Le troisième, c’est le frein à l’inclusion. Dans beaucoup de contextes africains, la capacité à “bien se présenter” dépend aussi de moyens, de temps, de contraintes familiales, de mobilité, parfois même de normes religieuses ou communautaires. Le risque est de transformer un code social en filtre de carrière, au lieu de faire de la performance le seul arbitre.

Femmes au bureau : le double piège de l’élégance

Pour les femmes, cette association est encore plus piégeuse, parce qu’elles sont davantage observées. Une femme élégante peut être applaudie pour son style… puis réduite à son style. Une femme plus sobre peut être jugée “pas assez professionnelle”. Dans les deux cas, la lecture sociale peut voler l’espace que la compétence devrait occuper.

Et quand l’environnement est marqué par des préjugés, l’élégance devient parfois une arme contre elles : on suppose qu’elles “misent sur l’image”, même quand elles livrent. Ce qui devrait être un détail devient un procès implicite.

La conséquence est simple : beaucoup de femmes dépensent une énergie disproportionnée à gérer leur perception au lieu de consacrer cette énergie à l’impact.

Ce qui prouve réellement la rigueur, même quand personne ne regarde

La rigueur ne se porte pas. Elle s’observe dans des comportements répétables.

Elle se voit dans la capacité à fermer les boucles. Un dossier ouvert puis abandonné n’est pas un dossier géré. Elle se voit dans la traçabilité : mails clairs, décisions documentées, actions attribuées, délais tenus. Elle se voit dans la qualité : erreurs rares, contrôle, anticipation, cohérence.

Elle se voit surtout dans une compétence que beaucoup d’entreprises africaines sous-estiment : la constance malgré l’imprévu. Quand la connexion saute, quand un fournisseur retarde, quand une autorisation prend du temps, quand un client change son besoin, la rigueur se mesure à la capacité à replanifier, sécuriser, communiquer et livrer quand même.

Ce sont ces éléments qui devraient construire la crédibilité, pas la coupe d’un tailleur.

Comment changer cette vision dans l’entreprise sans casser les codes

Changer un préjugé culturel ne se fait pas par un discours. Cela se fait par des mécanismes.

Une organisation qui veut sortir du biais doit rendre la performance lisible. Elle doit clarifier les critères d’évaluation, suivre des indicateurs, documenter les livrables, et réduire la place de l’informel dans la reconnaissance. Plus les résultats sont visibles, moins la tenue sert de boussole.

Elle doit aussi professionnaliser la gestion des réunions : attribuer le crédit, tracer les décisions, demander des synthèses écrites. Une culture de l’écrit, dans beaucoup de contextes africains, est un outil puissant contre les jugements rapides.

Enfin, elle peut conserver les codes de respect sans les confondre avec la compétence. Oui, on peut se présenter correctement. Mais la carrière doit être construite sur l’exécution, pas sur l’esthétique.

Respecter les codes, refuser les raccourcis

L’apparence a sa place dans la culture africaine du travail : elle signale le respect et la considération. Mais la rigueur ne devrait jamais être déduite d’un tissu, d’une coiffure ou d’un parfum.

Déconstruire ce préjugé, c’est rendre un service à tout le monde. À l’entreprise, qui gagne en performance réelle. Aux équipes, qui gagnent en justice. Et aux femmes, qui gagnent un droit essentiel : être évaluées sur leurs résultats, pas sur leur image.

Christian Bardot

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