Au-delà de la « vitrine » : comment les Africaines bâtissent des entreprises basées sur l’expertise technique

Dans beaucoup d’écosystèmes africains, la visibilité est devenue une monnaie. On invite, on cite, on photographie, on célèbre. Mais dans les ateliers, les laboratoires, les salles serveurs, et sur les chantiers de l’économie réelle, une autre bataille se joue, plus silencieuse. Celle de la compétence technique comme socle de l’entreprise, pas comme décor.

Car le continent n’a pas seulement besoin de “fondatrices inspirantes”. Il a besoin d’entreprises capables de fabriquer, de mesurer, d’optimiser, de certifier, de déployer et de maintenir. Autrement dit, d’entreprises qui tiennent par l’ingénierie autant que par le storytelling.

Et cette réalité se heurte à un paradoxe : les discours sur la diversité progressent, mais l’allocation de capital reste inégale. Le rapport Partech sur le VC tech en Afrique indique qu’en 2024, les startups “female-founded” ne représentaient que 18% des deals et 7% des montants levés en equity. Dans ce contexte, bâtir sur l’expertise technique devient une stratégie de survie autant qu’un choix de positionnement.

Pourquoi l’expertise technique est devenue un avantage concurrentiel en Afrique

En Afrique, la technologie “qui marche” n’est pas toujours celle qui fait le plus de bruit. C’est celle qui résiste aux coupures, aux coûts de data, aux chaînes logistiques irrégulières, aux variations de pouvoir d’achat, aux exigences de conformité et à la rareté des pièces. L’entreprise qui gagne est celle qui transforme les contraintes en spécifications produit.

C’est précisément là que la compétence technique devient décisive. Elle permet d’industrialiser un service, de réduire le coût d’exploitation, d’améliorer la qualité, de créer une fiabilité mesurable. Elle permet aussi de construire un avantage difficile à copier, ce que les marchés adorent, même quand ils le reconnaissent tard.

Le malentendu : confondre “entrepreneuriat féminin” et “entreprises féminines”

Le marché adore les catégories simples. Or, l’une des erreurs fréquentes consiste à enfermer les fondatrices dans des secteurs perçus comme “naturellement féminins”, comme si l’expertise technique n’était pas leur terrain légitime.

Pourtant, la réalité est plus large. Des Africaines créent des entreprises de services technologiques complexes, de plateformes, de data, d’IA appliquée, d’ingénierie terrain, d’éducation technique, d’infrastructures sociales. La question n’est pas de savoir si elles existent. La question est de savoir si l’écosystème les finance comme des opérateurs, et non comme une vitrine.

L’écosystème technique reste un entonnoir, et il commence très tôt

Le déficit ne vient pas seulement de l’investissement. Il commence en amont, dans l’accès aux filières STEM et dans la rétention. L’UNESCO rappelle que les femmes et les filles restent sous-représentées dans l’éducation et les carrières STEM, et que la proportion de femmes parmi les diplômés STEM est d’environ 35%, un chiffre resté stable sur une décennie.

En Afrique, cet entonnoir se resserre encore davantage à cause de contraintes concrètes : coût de la formation, manque de mentors, pression sociale, et parfois accès limité aux outils numériques. Résultat : moins de femmes arrivent dans les postes techniques, donc moins de femmes dirigent des entreprises “deep” par la compétence, donc moins de modèles visibles, et le cycle se répète.

Ce que les fondatrices font différemment quand elles partent de la technique

Quand une entreprise naît d’une expertise technique, elle a souvent une trajectoire moins glamour mais plus robuste. Elle optimise tôt. Elle documente. Elle standardise. Elle s’obsède sur la qualité et sur le coût par unité. Elle pense maintenance, support, conformité, formation des équipes.

Cette posture change aussi la négociation avec les investisseurs. Une fondatrice qui maîtrise son architecture produit, ses contraintes de déploiement, son coût de service, sa sécurité, sa data, force le marché à revenir au réel. Elle transforme la conversation “vision” en conversation “exécution”.

Et en Afrique, l’exécution est la vraie barrière à l’entrée.

L’exemple le plus puissant : former des femmes techniquement, puis les laisser dominer

La meilleure preuve que le talent existe, c’est qu’il explose dès qu’on enlève les barrières. Des programmes centrés sur la formation technique et l’accès aux carrières tech ont montré comment des cohortes de femmes, une fois équipées, rattrapent et dépassent les standards, parce qu’elles n’avaient jamais manqué de capacité, seulement de chemin.

Un reportage de Vogue sur la scène tech à Nairobi met en lumière des initiatives comme AkiraChix, créées pour former et accompagner des femmes dans le code et les compétences numériques, précisément pour corriger l’exclusion et rendre visibles les talents techniques. Cette logique vaut au-delà du Kenya : partout où l’on structure l’accès, on découvre une réserve de compétences sous-exploitée.

Les entreprises techniques portées par des femmes ne sont pas “à impact”, elles sont souvent “d’infrastructure”

La nuance compte. Beaucoup d’entreprises fondées par des Africaines sont classées “impact” par réflexe, comme si leur simple existence était un projet social. Mais une entreprise technique est souvent une entreprise d’infrastructure, au sens économique : elle fournit un service essentiel, stabilise un secteur, professionnalise une chaîne de valeur.

Prenons un exemple simple. Une plateforme qui organise du travail, comme SweepSouth en Afrique du Sud, s’appuie sur la tech pour créer une allocation plus efficace entre offre et demande, avec des effets directs sur le revenu et la formalisation. Le World Economic Forum présente Aisha Pandor comme cofondatrice de cette plateforme, qui connecte travailleurs et ménages via un produit technologique à grande échelle. Ce type d’entreprise n’est pas une vitrine. C’est un opérateur.

Et c’est souvent ce que les fondatrices recherchent : être vues comme des opératrices de marché, pas comme des symboles.

Les obstacles spécifiques en contexte africain, et pourquoi la technique devient une arme

En Afrique, la difficulté n’est pas seulement d’innover. C’est de déployer. Une solution doit fonctionner avec des contraintes d’énergie, de réseau, de logistique, de paiement, de compétences disponibles. Quand une fondatrice maîtrise l’ingénierie de déploiement, elle réduit le risque réel, celui que beaucoup d’investisseurs surestiment faute de compréhension du terrain.

Le problème, c’est que l’évaluation du risque n’est pas toujours rationnelle. Le rapport Partech montre que la part de capital captée par les startups female-founded est faible, malgré un nombre de deals non négligeable, signe d’un écart persistant dans la taille des tickets et la confiance allouée.

Dans ce contexte, la compétence technique ne sert pas seulement à construire un produit. Elle sert à construire une crédibilité qui réduit le biais.

Comment les Africaines sortent de la “vitrine” et imposent la preuve

Le mouvement le plus stratégique est celui-ci : passer du récit à la preuve, puis de la preuve à la répétition.

La preuve, ce sont des métriques d’usage, une qualité mesurée, une fiabilité démontrée, un coût unitaire en baisse, une capacité de support, des partenariats signés, des certifications obtenues, des déploiements réussis dans des environnements difficiles.

La répétition, c’est la capacité à industrialiser cette preuve sur plusieurs sites, plusieurs villes, plusieurs pays, sans exploser les coûts.

C’est là que les entreprises techniques dominent. Et c’est là que beaucoup d’Africaines construisent en silence des avantages qui ne se voient pas sur scène, mais qui se voient dans les résultats.

La compétence technique n’est pas un supplément, c’est une stratégie

Le débat sur la “vitrine” est un débat sur la valeur. Être visible ne suffit pas. Être financée ne suffit pas. Ce qui compte, c’est d’être reconnue comme une entreprise solide, qui repose sur des fondamentaux, et qui peut croître sans se casser.

En Afrique, où la réalité d’exécution est brutale, l’expertise technique est un accélérateur de crédibilité et un moteur de performance. Les Africaines qui bâtissent sur cette base ne demandent pas une place. Elles installent un standard.

Et lorsque le marché comprend enfin ce standard, il ne voit plus une fondatrice “à mettre en avant”. Il voit un opérateur qu’il aurait été coûteux d’ignorer.

Christian Bardot

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *