Dans les salles de réunion climatisées des hubs de Nairobi, Lagos ou Casablanca, le scénario se répète avec une précision presque mécanique. Une fondatrice arrive avec un produit qui marche, des revenus qui commencent à se stabiliser, un marché qui répond. Elle sait ce qu’elle vaut. Elle sait aussi ce que la salle cherche. Sur la table, il y a son business plan, ses métriques, sa vision. Mais il y a également une autre variable, plus silencieuse, plus politique : la diversité.
Depuis quelques années, une partie de l’industrie de l’investissement a intégré le “gender lens” comme un label de modernité. Un chiffre à présenter aux LPs. Une photo à mettre dans un rapport annuel. Une ligne sur un pitch deck de fonds. L’intention peut être sincère. Le résultat, lui, est souvent ambigu. Pour de nombreuses entrepreneures africaines, la visibilité est montée, mais la reconnaissance économique ne suit pas au même rythme. Comme si certaines portes s’ouvraient plus vite pour se refermer plus brutalement au moment du chèque.
Le sujet est délicat, parce qu’il touche à l’ego, aux biais, aux incitations et à l’image. Pourtant, il est devenu central : comment les femmes entrepreneures se battent pour être financées pour leur exécution et leur modèle, et non pour remplir une “case diversité” dans un portefeuille.
Le paradoxe de la diversité : plus de rendez-vous, moins de capital
Sur le papier, l’écosystème paraît progresser. Les discussions sur la parité sont omniprésentes, les panels se multiplient, les fonds dédiés aux femmes gagnent en visibilité. Mais sur le terrain, une réalité plus rugueuse s’impose : obtenir un rendez-vous n’est pas obtenir un financement, et être visible n’est pas être valorisée.
Le paradoxe est là, souvent raconté à voix basse par les fondatrices. Elles sont davantage invitées à pitcher, davantage sollicitées pour des programmes “women entrepreneurs”, parfois plus exposées médiatiquement. Pourtant, lorsqu’il s’agit de taille de ticket, de vitesse d’exécution de la décision, de conditions proposées, beaucoup constatent que le capital suit moins, et qu’il arrive plus tard. La diversité ouvre la porte. Les critères invisibles décident si la porte mène à une salle de marché ou à une salle d’attente.
La « case à cocher » : quand l’entrepreneure devient une preuve marketing
Pour comprendre pourquoi ce malaise persiste, il faut regarder l’économie de l’investissement elle-même. De nombreux fonds, notamment ceux qui lèvent auprès d’investisseurs institutionnels, sont évalués sur leurs engagements ESG, sur leurs indicateurs de diversité, sur leur capacité à “cocher” des objectifs. Cette pression produit un effet positif évident : elle oblige à élargir les pipelines, à rencontrer des profils auparavant ignorés, à financer des secteurs moins “tendance”.
Mais elle peut aussi produire un effet pervers : la diversité devient un argument de communication avant de devenir une conviction d’allocation. Dans ce cas, la fondatrice est parfois traitée comme une preuve marketing. Elle améliore l’histoire du fonds, elle enrichit le rapport annuel, elle légitime une promesse, mais elle n’obtient pas forcément une conviction d’investissement au même niveau d’exigence, de respect et de profondeur que ses homologues masculins.
C’est ici que naît la frustration. Certaines entrepreneures racontent une expérience récurrente : beaucoup d’attention au début, puis une diligence plus lourde que la normale, des tickets plus petits, des conditions plus dures, comme si le fonds devait se “couvrir” parce qu’il investit dans une femme, ou comme si la thèse d’investissement restait fragile malgré la vitrine.
Le vrai biais : l’investissement est social avant d’être rationnel
L’idée la plus inconfortable est aussi la plus utile : l’investissement n’est pas seulement une lecture froide de chiffres. Il est une activité sociale. Il repose sur la confiance, la proximité, la familiarité, les références, les réseaux. Et dans un marché où l’accès au capital est concentré, où le nombre d’intermédiaires est limité, où le “warm intro” reste un passeport officieux, cette dimension sociale devient un filtre puissant.
Une partie des inégalités se joue donc en amont du pitch. Qui est introduit à qui. Qui a grandi dans les mêmes cercles. Qui est jugé crédible par ressemblance. Qui est supposé “exécuter” parce qu’il correspond au profil historique du fondateur financé. Les femmes entrepreneures ne sont pas moins capables. Elles sont souvent moins “familières” dans l’imaginaire de certains investisseurs. Et ce manque de familiarité se transforme en perception de risque.
La barrière invisible : le coût du digital pèse plus lourd sur les femmes
Le capital-risque aime les récits sur l’innovation, mais la réalité africaine impose des contraintes beaucoup plus concrètes. L’accès régulier à internet, le coût de la data, la qualité du réseau, la disponibilité des outils numériques influencent directement la capacité d’une fondatrice à lever des fonds. La levée exige une réactivité constante, des documents à jour, des échanges fréquents, des rendez-vous en visio, des data rooms, des suivis.
Dans ce contexte, une contrainte d’infrastructure peut être mal interprétée comme un manque d’organisation. Une coupure de connexion peut devenir un “red flag”. Une difficulté à fournir rapidement un document peut être lue comme une faiblesse de gouvernance. Et comme les femmes, dans de nombreux environnements, portent une charge domestique plus élevée et des contraintes de mobilité plus fortes, la friction digitale et logistique se transforme en handicap silencieux.
Afrique francophone : la double bataille, genre et géographie
Pour une entrepreneure francophone, la bataille est parfois double. Elle affronte les biais de genre, mais elle affronte aussi le biais géographique. L’attention du capital se concentre sur quelques hubs, sur quelques marchés, sur quelques narratifs dominants. À cela s’ajoute la fragmentation linguistique, la moindre densité de fonds “follow-on”, la taille moyenne des tickets, la capacité plus limitée à accompagner sur la durée.
Cela crée un phénomène discret : certaines fondatrices deviennent des exceptions utiles, mises en avant parce qu’elles incarnent un progrès, sans que le système change assez profondément. Elles sont invitées, citées, affichées, mais leurs succès deviennent parfois des alibis. Une vitrine qui rassure, plutôt qu’une transformation structurelle.
Comment les fondatrices reprennent le contrôle du récit, et du deal
La question n’est plus seulement comment convaincre un investisseur. La question devient comment éviter d’être instrumentalisée.
La première réponse tient dans la preuve. Les fondatrices qui verrouillent leurs métriques, qui maîtrisent leurs unit economics, qui démontrent une traction claire, qui savent expliquer leur marge, leur rétention, leur coût d’acquisition, réduisent l’espace du biais. Elles forcent la discussion à revenir au business, là où l’arbitraire recule.
La deuxième réponse tient dans le cadrage des termes. Être “choisie” pour la diversité peut se traduire par des tickets symboliques, des clauses déséquilibrées, des attentes floues d’impact ou de représentation. Le bon enjeu n’est pas d’obtenir un chèque. Le bon enjeu est d’obtenir un chèque qui respecte la valeur de l’entreprise.
La troisième réponse est la diversification des options. Quand une entreprise a des revenus, des contrats B2B, une dette adaptée, des partenaires industriels, du financement basé sur le chiffre d’affaires, de la diaspora structurée, elle devient moins dépendante d’un seul type de capital. Et moins vulnérable aux investisseurs qui veulent une vitrine plus qu’une conviction.
La quatrième réponse est collective. Puisque l’investissement est social, il faut bâtir des réseaux sociaux de confiance. Des communautés de fondatrices, des clubs d’anges, des groupes d’investisseurs locaux, des accélérateurs solides. L’objectif n’est pas de créer une bulle, mais de créer des ponts, des références, des preuves partagées.
Ce que les investisseurs doivent changer : passer du symbole au système
La sortie par le haut, pour les fonds, consiste à traiter le sujet comme un enjeu de process plutôt que comme une opération d’image. Mesurer les pipelines, auditer les décisions, suivre les différences de termes proposés selon le genre, diversifier les comités, financer l’accompagnement post-investissement, et surtout investir dans la durée, pas seulement dans le moment médiatique.
La diversité ne peut pas rester un KPI externe. Elle doit devenir un mécanisme interne de meilleure allocation du capital. Et l’approche la plus robuste, en Afrique, est celle qui combine la rigueur économique et la correction des biais, sans tomber dans la superficialité. Ce n’est pas un sujet de communication. C’est un sujet de performance.
La reconnaissance ne se mendie pas, elle se structure
L’entrepreneuriat féminin en Afrique ne manque pas de talent. Il manque trop souvent d’un système de confiance et de capital qui valorise ce talent à sa juste mesure. Les fondatrices ne demandent pas des faveurs. Elles demandent que le marché fasse ce qu’il prétend faire : financer l’exécution, la discipline, la vision et les résultats.
La diversité ne devrait pas être une “case”. Elle devrait être une conséquence naturelle d’un marché qui sait repérer la valeur, même quand elle ne ressemble pas au profil historique des fondateurs financés.
Et au fond, l’enjeu est simple : quand une entrepreneure gagne, ce n’est pas seulement une statistique qui s’améliore. C’est une chaîne de valeur qui s’élargit, des emplois qui se créent, une économie locale qui respire.
Christian Bardot
